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Un renforcement de la collaboration entre les mouvements est essentiel pour faire progresser les droits des personnes trans* et intersexes

Gabby De Cicco

En commémoration de la Journée internationale contre l'homophobie, la transphobie et la biphobie (IDAHOT), célébrée tous les 17 mai, nous avons invité une série d’activistes trans* et intersexes à faire part de leurs expériences et leurs idées.


Bien que certains progrès aient été enregistrés ces dernières années en matière de reconnaissance des droits des personnes trans* et intersexes, comme par exemple en Argentine où la loi sur l'identité de genre a été votée en 2012, il y a aussi eu de solides revers comme, par exemple, avec les lois récemment votées dans l'État de Caroline du Nord aux États-Unis, qui interdisent aux villes de protéger les personnes lesbiennes, gay, bisexuelles, trans*, queer et intersexes. Cependant, ce contexte négatif n’est pas uniquement le résultat de lois : il faut également prendre en compte les violentes menaces, les attaques et les assassinats dont font l’objet les activistes et les personnes trans* dans de nombreux pays à travers le monde.

Dans le domaine de la santé, certaines organisations mènent des campagnes pour « dépathologiser » les identités trans* aux niveaux international et local (Deux organisations, entre autres, concentrent leurs efforts sur cette thématique: GATE – Global Action for Trans* Equality (Action globale pour l’égalité des personnes trans*) au niveau international et OTD - Organizando Trans Diversidades (Organiser les diversités trans*) au niveau national au Chili).

La nouvelle qu’un jeune homme trans* islandais vient de donner naissance à une fille (un premier cas dans ce pays mais pas dans le monde), démontre la nécessité d'inclure les hommes trans* dans les discussions autour des droits reproductifs et de l'avortement.

Le Forum de l'AWID de 2016 est conçu comme un espace pour que les divers mouvements puissent engager un dialogue, apprennent à se connaître et réfléchissent ensemble à des stratégies pour renforcer notre pouvoir collectif.

nous avons invité une série d’activistes trans* et intersexes à faire part de leurs expériences et leurs idées autour des deux questions suivantes :

  1. Selon vous, quelles sont les ingrédients nécessaires pour favoriser la collaboration inter-mouvements pour faire avancer les droits des personnes trans* et intersexes ?
  2. Comment pouvons-nous renforcer la solidarité mondiale avec les mouvements trans* et intersexes ?

Charlese Saballe

  • Age: 33 ans
  • Pays : originaire des Philippines et actuellement basée en Finlande
  • Organisation: Society of Transsexual Women of the Philippines (Société des femmes transsexuelles des Philippines) aux Philippines et TransAmbassadors (Finlande)
  • Pronom préféré : Elle

« J'ai toujours pensé que rencontrer d'autres activistes de différents milieux et mouvements était une bonne chose. Voir et entendre des gens parler de leur travail et de leurs passions me donne toujours de l'inspiration pour continuer à faire ce que nous faisons.

Donner aux activistes pour les droits des personnes trans* et intersexes, en particulier ceux qui des pays du Sud, une chance d'assister à des conférences internationales, des formations et des visites afin qu'ils-elles puissent développer un réseau et établir des relations avec d’autres mouvements serait bénéfique - ces événements pourraient déboucher sur des collaborations. Collaborer et travailler ensemble sur des projets communs permettrait non seulement de renforcer la solidarité avec le mouvement trans* et intersexes, mais l'expérience acquise par le biais d’une co-coordination de projets permettraient d'améliorer le savoir-faire des organisations trans* et intersexes et leur capacité à mettre en œuvre plus de projets dans le futur.

Il est bien connu que les organisations trans* et intersexes sont largement sous-financées et ce serait chouette de voir les mouvements plus financés aider les organisations moins visibles et qui ont moins de ressources à identifier des possibilités de financement, que ce soit par le biais de projets cofinancés ou d’initiatives inter-mouvements ou par l'échange d'informations sur les sources de financement et la façon d'accéder à ces mécanismes de financement. Il serait également important que les donateurs et les bailleurs de fonds  sachent comment nous soutenir, en incorporant le travail en faveur des personnes trans* et intersexes dans leur agenda.

Il serait également utile de mettre en œuvre des projets qui mettent en évidence l'intersectionnalité entre les thématiques. Par exemple, il serait bon d'explorer comment les questions des autres mouvements (les droits des femmes, des personnes de couleur, des personnes handicapées, des migrants, des travailleurs et travailleuses du sexe, des personnes vivant avec le VIH / SIDA, la lutte contre la pauvreté, etc.) sont connectées à celles qui occupent le mouvement trans* et intersexe.

Soutenir et être solidaires de causes cruciales entre et pour d’autres mouvements amplifierait nos voix et renforcerait notre pouvoir collectif – ce qui est toujours bénéfique pour notre objectif commun de lutte contre l'oppression systémique, les préjugés et la discrimination, quel que soit le mouvement pour lequel nous travaillions ».


Michel Riquelme Norambuena

  • Age: 31 ans
  • Pays : Chili
  • Organisation : Organizando Trans Diversidades –  (Organisation Trans Diversités, OTD]
  • Prnom préféré :  Tout pronom neutre. Au Chili, nous utilisons « le ».

« Je pense que la première étape pour l'organisation politique des mouvements trans* et intersexes est de reconnaitre et de prendre conscience de nos identités et de leurs spécificités. Il est égaiement important de réfléchir à notre place dans le monde, en termes d’espaces autorisés et interdits. Je pense que les féminismes ont énormément contribué à l'organisation politique des mouvements trans*. Revendiquer la propriété des discours et des pratiques féministes a été un élément clé. “Mon corps est à moi et c’est moi qui décide de ce que j’en fais” est une affirmation cruciale pour une personne trans* ou intersexe.

Défier les relations de pouvoir et aussi la façon dont nous agissons politiquement est également très important. Certains leaders parviennent de temps en temps à obtenir une visibilité médiatique, mais ils-elles ne construisent pas de mouvements politiques organisés, solides et durables tout seul-e-s. Si nous voulons un changement réel dans le monde où nous vivons, nous devons chercher à construire ce type de mouvement, pour être en mesure de nous identifier comme un mouvement qui pense et agit de manière cohérente.

La solidarité peut être construite autour de la lutte commune contre le système binaire étroit selon lequel il n'y aurait que des hommes et des femmes dans le monde; en aidant à renforcer les organisations et le leadership trans* et intersexes; en aidant à promouvoir des espaces de réflexion politique entre les personnes trans* et intersexes. Il faut arrêter de nous “pathologiser” et justifier une telle approche par de soi-disant bonnes intentions. Il faut cesser de nous considérer comme des victimes, de questionner nos identités, nos manières d’exprimer notre genre et notre rapport à notre propre corps dès l’instant de notre naissance  ».


Natasha Jiménez

  • Age: 49 ans
  • Pays : Costa Rica,
  • Organisation: Mulabi - Espacio Latinoamericano de Sexualidades y Derechos ( Espace latino-américain pour la sexualité et les droits]
  • Pronom préféré : Elle

« Je pense qu’un des aspects clé pour la construction des mouvements trans* et intersexes émergents (et en particulier ce dernier) est d’avoir été en mesure de créer des alliances stratégiques avec d'autres mouvements sans perte d’autonomie ;  d’avoir pu présenter leurs programmes dans différents espaces ; d’avoir pu créer et améliorer les espaces de dialogue avec les décideurs-euses et obtenu un soutien technique et financier pour le renforcement des organisations. Je pense que nous avons encore un long chemin à parcourir avant que nos mouvements soient consolidés comme des espaces dans lesquels les individus, leurs sentiments et leurs connaissances de différents contextes à différents stades d’évolution se rencontrent réellement.

Encourager les personnes qui agissent au sein de ces mouvements à se renforcer, à acquérir tous les outils nécessaires pour faire face aux défis au sein de leurs propres organisations, ainsi que dans le monde extérieur peut également contribuer à renforcer la solidarité. Rendre visibles, non seulement les besoins de nos communautés, mais aussi nos réalisations et la façon dont nous les avons mises en œuvre nos actions avec des ressources techniques et financières très limitées, dans la plupart des cas  ».


Neish McLean

  • Age: 31 ans
  • Pais : Jamaïque
  • Organisation: Transwave (fondateur) et de J-FLAG (Chargé de programme)
  • Pronom préféré : Il, Lui

« En tant que fondateur de Transwave, je peux dire que nous avons initié un travail pour construire le mouvement des droits trans* en sensibilisant et en augmentant la visibilité des transgenres jamaïcains et pour contribuer à rendre l’image de  la communauté plus positive, tout en soulignant la nécessité d'améliorer les soins de santé afin qu’ils répondent aux besoins de la communauté.

A partir d’une approche de droits humains, nous mettons en évidence non seulement les difficultés de la communauté, mais aussi nos succès. Cet effort est important pour faire progresser les droits des trans* car il permet d’avoir un impact sur la société dans son ensemble, d’humaniser la communauté trans* en partagent nos peurs, nos espoirs et nos rêves d’une Jamaïque qui respecte, reconnaisse, accepte et valorise la communauté, quel que soit notre identité de genre.

Avec J-FLAG, notre formation en sensibilisation transgenre avec les travailleurs de la santé a également été couronnée de succès. Accroître la compréhension du public, contrer les préjugés, la stigmatisation et la discrimination sont autant de questions clés qu’il faut aborder. Il est important et nécessaire d’aborder ces thématiques à partir de leur intersectionnalité, leur impact sur les jeunes, les femmes, les pauvres, les personnes porteuses de handicap-s et les personnes âgées. La collaboration entre mouvements permet de se faire des alliés et met en avant une approche holistique qui intègre d'autres facteurs qui ont un impact sur les personnes transgenres et souligne le fait que tous les droits humains s’appliquent à toutes les personnes, peu importe ce qui nous différencie.

La solidarité mondiale peut également être renforcée par la création de plateformes où les défenseur-e-s des transgenres et les activistes peuvent échanger avec d'autres pour partager des idées, des histoires, des nouvelles et des projets. Pour les personnes trans*, avoir accès à l'information, en particulier dans les régions avec des ressources limitées, est important, non seulement pour la communauté, mais pour la société dans son ensemble également.

Une autre façon de renforcer la solidarité mondiale est l'organisation de conférences régionales et internationales accessibles aux personnes transgenres à travers le monde, créant ainsi un espace de partage d’expériences et pour construire des réseaux. Créer des espaces pour que les personnes transgenres puissent explorer leur identité, accéder à de l’information et se soutenir mutuellement est essentiel pour l'autonomisation de la communauté. Il est important pour nous de savoir que nous existons par-delà des frontières et que nous pouvons nous unir malgré la distance et les différences de cultures ».


Tangarr Forgart

  • Age: 33 ans
  • Pays : Ukraine
  • Organisation: "Lavender Menace"
  • Pronom préféré: Il, Lui

« Travailler à la consolidation de la communauté Trans* elle-même est nécessaire (et c’est ce que mon groupe fait maintenant), tout comme d’établir des alliances avec les mouvements LGB. En outre, nous devons affirmer plus clairement nos droits, apprendre à développer l'estime de soi et un sentiment de dignité humaine. C’est un défi majeur, car la communauté Trans* est l'un des groupes les plus vulnérables parmi les LGBT.

Les personnes trans* sont parfois discriminé-e-s par la communauté LGB elle-même. Il arrive aussi que des personnes trans* soutiennent la pathologisation et les pratiques de stérilisation forcée. Des formations et conférences pour la communauté LGBT pourrait donc également s’avérer être utile. Il est également important de coopérer avec les partis politiques qui sont prêts à défendre nos intérêts. La présence ouverte de personnes transgenres qui peuvent raconter leurs propres histoires est encore plus importante. Les histoires personnelles fonctionnent toujours mieux que les statistiques qui n’ont pas de visage.

Parler des questions transgenres au grand public par divers moyens serait également une contribution importante à la construction du mouvement. Cela pourrait se faire par le biais de bibliothèques vivantes,  d’émissions de télévision, en particulier avec des porte-paroles tels que des militants des droits, des équipes médicales, des journalistes, des policiers/policières et des décideurs.

Un renforcement de la solidarité mondiale pourrait découler de l'expérience des luttes féministes pour les droits reproductifs (contre l’interdiction de l'avortement, la stérilisation forcée pour les personnes transgenres), le droit de chacun-e à choisir son look et de se comporter comme il/elle le souhaite, l'auto-appropriation de son corps. Ce sont des sujets très importants pour nous. Des manifestations pour faire progresser notre agenda dans les parlements seraient également utiles ».


Viviane Vergueiro

  • Age: 31 ans
  • Pays : Brésil
  • Organisation: CUS - Grupo de Pesquisa em Cultura e Sexualidade (UFBA) (Groupe de recherche culture et sexualité).
  • Pronom personnel : Féminin

« En bref, je dirais que ce qui contribue au renforcement de nos mouvements et actions c’est la notion d'intersectionnalité: nos mouvements et actions seront plus efficaces pour faire progresser les droits des trans* dans la mesure où il existe des processus d'introspection sur les implications qui résultent du fait de n’avoir pas intégré une diversité intersectionnelle et sur l'importance des identités de genre en tant que vecteur intersectionnel.

Il est essentiel de donner la priorité aux revendications des travesti-e-s et communautés trans* marginalisés, comme par exemple les revendications qui ont trait à l’intersectionnalité entre classe sociale, race/ethnicité et l'activité professionnelle, que ce soit au sein des mouvements trans* ou dans le cadre de dialogues avec d’autres mouvements sociaux, en particulier les LGBT et les féministes.

Le renforcement des mouvements trans* contribuera à renforcer la solidarité pour autant que nous développions notre conscience d'exister en résistance face aux systèmes ‘cis’, ce qui implique de créer des tensions en leur sein, tout en réalisant l'urgence de nous organiser entre nous et d'agir par delà ces systèmes. Cela conduira à légitimer une variété de stratégies, compte tenu des différents contextes intersectionnels et des diverses perspectives politiques.

Il y aura plus de solidarité entre les mouvements trans* lorsque nous serons en mesure de reconnaître les limites et les points forts de toute stratégie, que ce soit dans le cadre de discussions avec des institutions juridiques ou de santé, ou dans le cadre de notre auto-défense et de l’action directe nécessaire pour décoloniser toutes les communautés et les individus qui ont des identités de genre non conformes ».

Category
Analyses
Region
Global
Source
AWID