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La lutte des défenseuses kurdes des droits humains se poursuit en Irak, en Turquie et en Syrie

Semanur Karaman

Mégane Ghorbani

Le 20 juillet 2015, la communauté internationale a été secouée par la nouvelle concernant le meurtre de 31 activistes de la société civile, dont beaucoup de défenseuses des droits humains, dans la ville à prédominance kurde de Suruç en Turquie. Les activistes se dirigeaient vers Kobane, au nord de la Syrie, pour reconstruire cette ville kurde des ravages de la guerre, chargé-e-s de jouets et de livres pour des enfants orphelins. 


Alors que ces attaques ont été attribuées à l’autoproclamé « Etat islamique en Irak et au Levant » (EILL), beaucoup ont souligné la complicité du gouvernement turc dans le bombardement des activistes afin de réfréner le plaidoyer pacifique solidaire des minorités kurdes dans la région.

L’assassinat des défenseuses des droits humains à Suruç a eu lieu presque un an après l’intervention poignante de la députée irakienne ézidie Vian Dakhil sur les exactions commises par l’EIIL à l’encontre des femmes et des filles ézidies. Il est préoccupant de constater que la violence ciblant les femmes dans la région s’est alors intensifiée depuis l’appel de Vian Dakhil. Malgré les défis persistants et la violence organisée, les défenseuses kurdes des droits humains continuent de développer de nouvelles stratégies pour affronter l’oppression des gouvernements et de violents acteurs non-étatiques.

L’AWID s’est entretenue avec cinq activistes kurdes pour en savoir davantage sur leurs expériences quant à la défense des droits des femmes kurdes et analyser les défis et les opportunités offertes pour cette lutte en Irak, en Turquie et en Syrie.

Ces dernières années, la visibilité de la lutte kurde en Turquie et en Syrie s’est considérablement accrue. Pourtant, le relai médiatique généralement accordé aux femmes kurdes s’est principalement centré sur leur engagement dans les forces armées pour combattre l’EIIL[1], occultant malheureusement les multiples dimensions de l’activisme des femmes kurdes et limitant la  compréhension de leur engagement significatif en faveur de la résolution de conflit et l’avancement des droits humains. Les défenseuses kurdes des droits humains ont considérablement contribué au combat pour les droits des minorités kurdes et pour l’égalité de genre au Kurdistan[2], dans un contexte marqué par de multiples défis mais surtout, de nouvelles opportunités.

La résistance des femmes face à diverses formes d’oppression

La lutte du mouvement kurde en Turquie et en Syrie est née d’une résistance historique, celle des femmes kurdes pour leurs identités, en tant que femmes ethniques, et pour leur émancipation, explique Nursel Kilic, représentante et porte-parole de la Représentation Internationale du Mouvement des Femmes Kurdes. « Ces femmes ont mené une révolution au sein même de leur communauté bien avant de s'organiser en mouvement. Ces femmes activistes et défenseuses des droits humains ont tout d'abord côtoyé des femmes issues de toutes classes sociales afin de les sensibiliser sur leurs droits sociaux et ont informé sur l'histoire de la lutte de libération des femmes au niveau universel. Au début des années 1980, en relation avec la conjoncture politique de l'époque, les femmes engagées dans la lutte pour la reconnaissance de la question kurde axaient leurs activités sur la mobilisation des femmes issues de la migration forcée, ces femmes dont les villages avaient été vidés de force ou incendiés par les soldats de l'armée turque. Dans ce milieu d'insécurité, elles militaient avec prudence dans l'illégalité au prix de leur vie. »

Simultanément, les femmes kurdes devaient affronter une double oppression, celle de l’Etat et de leurs propres communautés. Oyku Sezer, activiste trans* travaillant avec l’organisation Hebun LGBT à Diyarbakır, en Turquie, affirme :

«Nous avons été opprimé-e-s à la fois par les gouvernements nationaux qui nient notre identité, et en même temps par certains membres de notre mouvement qui ne sont pas sensibles au genre et encore moins aux droits des trans. La lutte des femmes kurdes est donc aussi la tentative d’émancipation des un-e-s dans leur propre mouvement puisque nous avons été trahi-e-s par nos propres allié-e-s à plusieurs reprises.»

D’après Nursel Kilic, les femmes kurdes n'étaient pas seulement mobilisées au niveau social et à travers une société civile organisée, mais aussi dans le Front armé de la lutte de libération du Kurdistan, et elles furent très vite la critique des modèles militaristes sur lesquels se structurent les organisations militaires. Au sein de ce mouvement de libération, ces militantes kurdes avaient également comme principal combat la lutte contre le système patriarcal et se voulaient les garantes de la parité femmes-hommes à tous les niveaux de décision.  « Ce fut une lutte permanente contre les codes masculins du patriarcat dans la communauté et dans l'arène politique. Les femmes activistes kurdes ont aussi interrogé la place des fondamentalismes religieux qui ont intégré la société suite à l'instrumentalisation des croyances par les forces étatiques. Le système autonome démocratique qu'elles prônent actuellement est la critique et l'antithèse de toutes les structures monopolistes qui existent », ajoute Nursel Kilic.

Les femmes kurdes qui n’adhèrent pas aux politiques partisanes et à la branche militaire de la lutte, et qui tentent de faire valoir une perspective plus indépendante font également face à de nombreux défis.  Zozan Ozgokce de l’association VAKAD (Van Women’s Association), une organisation de droits des femmes basée dans la ville de Van au sud-est de la Turquie, à prédominance kurde, raconte : « Malheureusement, j’observe actuellement une baisse du nombre d’organisations de la société civile indépendantes qui essaient de faire avancer les droits humains dans notre communauté et dans le contexte plus large national. Sous la forte pression gouvernementale, le conservatisme croissant et une atmosphère de guerre, il est extrêmement difficile de mener notre travail qui a vocation à reconnaitre nos droits les plus fondamentaux. »

« Notre association a fait face à une fermeture. Les locaux de notre bureau ont été fouillés sans les mandats nécessaires. Nous manquons de ressources financières adéquates pour mener notre travail. Mais dans de telles circonstances hostiles, c’est notre esprit de militantisme qui maintient notre mouvement en vie », poursuit Zozan Ozgokce.

Au Kurdistan irakien, les femmes sont confrontées à diverses oppressions qui rendent difficiles la création d’un mouvement bien organisé de femmes kurdes, bien qu’il y ait des activistes qui s’insurgent contre la situation économique, sociale et politique à laquelle sont confrontées les femmes du Kurdistan du Sud. Ala Ali, chercheuse indépendante spécialisée dans l’analyse du conflit et activiste kurde irakienne pour la paix[3], constate notamment qu’un nombre extrêmement important de femmes au Kurdistan irakien souffre de la situation de crise politique entre le gouvernement régional du Kurdistan et le gouvernement central irakien ainsi que de la crise financière qui touche le pays. En plus des femmes ézidies et chrétiennes qui ont été la cible plus particulière de l’EIIL, souvent déplacées, perdant leurs maisons et leurs familles, les femmes du Kurdistan du Sud souffrent généralement d’un manque d’accès à l’éducation, à l’emploi et à une vie égale – non seulement à celles des hommes mais aussi à celles d’autres femmes du reste du pays. Dans des conditions économiques extrêmement difficiles, les femmes font souvent l’objet d’une violence domestique de la part de leurs époux, qui deviennent de plus en plus agressifs à leur égard. « Il y a donc un état très critique de la condition des femmes au Kurdistan du Sud et un problème structurel de violence. Nous avons également un problème de niveau d’éducation qui est extrêmement bas au Kurdistan. C’est pourquoi nous n’avons qu’un nombre très faible d’expert-e-s qui travaillent sur ces questions délicates, et lorsque l’on n’est pas affilié à un parti politique, il devient très difficile d’avoir une position qui permette d’influencer les responsables politiques en vue d’un changement », souligne Ala Ali. Elle insiste également sur le problème de corruption majeur qui existe en Irak – l’Irak étant l’un des six pays les plus corrompus au monde[4] – et qui est parfois à l’origine d’un détournement des fonds, initialement affectés pour les femmes, au bénéfice de certains individus. « Par exemple, certains ont utilisé la crise ézidie pour gagner de l’argent et bénéficier d’avantages pour des individus et des petits groupes. »

Un modèle alternatif kurde de bonne gouvernance

Malgré les défis persistants, la lutte kurde a produit des modèles alternatifs de gouvernance, plaçant la démocratie et les droits humains au cœur du processus décisionnel. Depuis trois ans, le mouvement de libération kurde développe un modèle d’organisation politique, de contrôle et de défense autonome de la région du Rojava en Syrie, en s’appuyant des principes de démocratie directe, d’organisation en communes, d’égalité de genre et de respect des identités[5]. Dans ce système, les femmes sont représentées de manière paritaire aussi bien dans les municipalités et les assemblées populaires que dans les forces d’auto-défense du peuple. « Les femmes du Rojava sont ainsi porteuses d'un nouveau contrat social aux valeurs innovatrices », explique Nursel Kilic. Ce contrat social, adopté en janvier 2014 pour proclamer l’autonomie du Rojava, rappelle ainsi les valeurs d’égalité de genre, d’accès obligatoire et gratuit à l’éducation primaire pour tout-e-s, de droits collectifs (avec notamment l’instauration d’un congé maternité), de respect des identités, de sécularisme, de partage dans la représentation des autorités (avec au moins 40% d’hommes ou de femmes dans toutes les institutions) et d’auto-gouvernance locale des trois cantons qui composent le Kurdistan syrien.

Deniz Zenan Sapka, volontaire au sein de l’organisation LGBT SPoD à Istanbul, souligne à quel point la lutte kurde cherche à réaliser des objectifs plus larges que ceux de leurs propres droits de communauté minoritaire. « Il est nécessaire de penser au mouvement des droits des femmes en Turquie et plus largement dans la région, même lorsqu’il est mené par des défenseuses kurdes des droits humains, de manière plus globale qu’une simple lutte pour les droits des minorités. Dans cette région, les féministes sont perçu-e-s comme des femmes libérées qui détestent les hommes, donc notre lutte est pour l’émancipation de toutes les femmes. » 

Surmonter les défis dans une période critique : des défenseuses kurdes se confrontant aux obstacles

Les attaques de Suruç ont suscité de graves inquiétudes pour celles et ceux qui travaillent pour la consolidation de la paix et la résolution de conflit au Moyen-Orient. Le niveau d’intimidation à l’encontre des activistes kurdes a été d’autant plus accentué par la réponse turque de mener des opérations militaires qui ciblent les groupes armés kurdes dans le nord de la Syrie. Par conséquent, à la fois l’attaque en elle-même et la réponse militarisée ont eu incontestablement des effets néfastes dans l’établissement d’un environnement propice au plaidoyer pour les droits humains et à la consolidation de la paix régionale.

Le contexte politique répressif pour l’activisme des droits humains dans la région est exacerbé par un manque de soutien financier et technique qui permette de renforcer les capacités des organisations de la société civile et des défenseuses kurdes des droits humains. « Nous devons souligner les problèmes et les erreurs pour changer la réalité », dit Ala Ali. L’activiste kurde irakienne explique que les fonds des donateurs alloués pour les femmes et les jeunes au Kurdistan doivent être coordonnés et utilisés de façon à trouver des solutions durables et internes, mises en place par des organisations communautaires qui soient transparentes sur leur processus interne et leur structure, afin de réellement cibler ces groupes.

« A mes yeux, il est par exemple inefficace d’emmener les femmes et les filles ézidies à l’étranger, dans des pays européens, comme processus de guérison. La situation économique et sociale de ces femmes et ces filles, qui ont grandi dans des communautés fermées et très conservatrices, dans des villages où elles n’ont jamais été à l’école, établit qu’elles souffrent d’un choc culturel lorsqu’elles arrivent à l’étranger. Les solutions proposées ne prennent pas en compte les réalités et le contexte, et malheureusement, ces solutions ne viennent pas seulement de l’extérieur mais aussi de certains individus en Irak qui peuvent avoir des intérêts là-dessus, ce qui agrandit alors le problème. Il faut des solutions internes si nous voulons la durabilité et la paix. »

Zozan Ozgokce appelle également à un financement efficace d’organisations de la société civile indépendantes. « Les activistes indépendant-e-s, qui agissent en dehors des politiques partisanes et de la lutte armée doivent aussi être reconnu-e-s et leurs voix doivent être entendues. Ils-elles ont besoin de soutien financier et émotionnel mais aussi et surtout, de solidarité et de sororité. »

D’après Nursel Kilic, au Kurdistan du Nord, grâce au système de co-présidence paritaire mis en place dans les instances politiques et associatives, les femmes parviennent à être représentées de manière égale. En outre, elle souligne que ce système de co-présidence existe dans toutes les municipalités turques représentées par le parti pro-kurde et pour les droits des minorités HDP (Parti démocratique des peuples)[6] suite aux élections législatives de juin 2015 où il a obtenu 13% des voix et les femmes députées au sein du Parlement turc sont actuellement au nombre le plus élevé que le pays n’ait jamais connu.

« Les femmes s’organisent aussi parallèlement au sein du Mouvement démocratique de libération des femmes qui rassemble toutes les ethnicités, les identité de genre, les féministes, les artistes, les écologistes, les anarchistes, les ONG humanitaires et toutes les représentation politiques se retrouvant dans les valeurs de la libération des femmes.  Les femmes se mobilisent dans les quartiers, les villages, les municipalités en tenant des réunions locales qui déterminent les axes de travail selon la situation des femmes de la localité et selon une vision politique basée sur un consensus collectif. L'objectif du Mouvement des femmes kurdes à l'heure actuelle est de porter son idéologie sur le champ universel, car cette idéologie concerne tous les axes pour un nouveau modèle de société. Cette idéologie ne se contente pas seulement de promouvoir des réflexions mais construit au sens réel. Le mouvement des femmes présente aussi un nouveau projet, celui de développer une science au féminin, la jinéologie. En kurde jin est doublement défini et signifie vie et femme. Cette nouvelle science défend un nouveau projet de société qui interroge et analyse toutes les sciences basée sur une vision masculine. La jinéologie redéfinit la science des arts, les sciences sociales, économiques, historiques et politiques, pour pouvoir retourner aux racines de l'histoire qui donnait valeurs à l'humanité et à l'univers. »  

Certaines connexions ont alors été encouragées entre défenseuses kurdes des droits humains dans la région afin de renforcer la cohésion et l’échange d’expériences et de stratégies entre celles-ci. En mai dernier, Iraqi al-Amal Association a notamment tenu une grande conférence régionale abordant le rôle des femmes se tenant contre l’extrémisme et le militarisme en ce sens, explique Ala Ali.

L’activisme pour la reconnaissance des droits humains dans la région a été courageusement mené par les femmes kurdes. Cependant, elles se trouvent dans une période critique, devant faire face à de considérables menaces, à la fois de la part des gouvernements et des acteurs non-étatiques violents. Dans un tel environnement, elles gardent l’espoir que leur lutte engagée sera non seulement pionnière pour la paix et les droits humains dans leurs propres communautés, mais aussi pour toutes les communautés du Moyen-Orient.

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[1] Pour en savoir plus sur la situation de conflit en Irak et en Syrie ainsi que ses répercussions sur la Turquie, lire : http://www.awid.org/fr/nouvelles-et-analyse/16jours-le-conflit-en-irak-et-en-syrie-se-manifeste-sur-le-corps-des-femmes

[2] A l’exception du Kurdistan iranien.

[3] Ala Ali est également membre du conseil d’administration de l’organisation Iraqi al-Amal Association (association irakienne al-Amal)

[4] Voir l’index de perceptions de la corruption élaboré par Transparency International pour plus d’informations : http://www.transparency.org/cpi2014/results

[5] Le Rojava est notamment constitué en plus des Kurdes, de populations arabes, assyriennes, chaldéennes, araméennes, turkmènes, arméniennes et tchéchènes.

[6] Bien qu’il provienne du mouvement kurde, le HDP a adopté un discours inclusif et en faveur des droits des minorités dans la politique du parti. 

Category
Analyses
Source
AWID