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Mali: No Peace Building without Women

Mégane Ghorbani

Suite à la signature de l’accord pour la paix et la réconciliation au Mali le 20 juin 2015, appelé aussi accord d’Alger, l’AWID s’est entretenue avec Bintou Founé Samaké Bouaré, Présidente du WILDAF/Mali[1], et Fatoumata Maiga, fondatrice et Présidente de l’Association des Femmes pour les Initiatives de Paix (AFIP) pour en savoir plus sur l’intégration du genre dans le processus de consolidation de la paix au Mali ainsi que les défis qui y sont liés. 


Les multiples facettes du conflit

Depuis 2012, le Mali connaît une grave crise sécuritaire et politique, marquée entre autres[2] par le coup d’état militaire de mars 2012, les attaques des groupes et des milices armés dans le Nord du pays,  l’occupation djihadiste du Nord du pays et sa progression vers le Sud, l’opération militaire française Serval entreprise entre janvier 2013 et juillet 2014, et enfin, la mise en place d’un processus de négociations de la paix entre les différentes parties prenantes au conflit sous la médiation de l’Algérie qui a abouti à la signature d’un accord de paix le mois dernier. 

Ces différentes phases dans la crise malienne sont généralement analysées sous le prisme sécuritaire, pourtant « la cause profonde de la crise malienne est la mauvaise gouvernance » explique Bintou Founé Samaké Bouaré. Elle ajoute que cette crise a eu de graves conséquences sur les populations, notamment sur les femmes et les filles, qui ont été victimes entre autres de viols, enlèvement, séquestration,  flagellation, lapidation, mariages de forces et ont perdu leurs ressources matérielles et financières. A ce titre, six organisations[3] ont déposé une plainte en novembre 2014 auprès du Tribunal de première instance de la Commune III de Bamako, au nom de 80 victimes de viols et de violences sexuelles commises par les groupes armés durant l’occupation du Nord du pays en 2012 et 2013. Fatoumata Maiga mentionne que l’une des graves conséquences du conflit pour les femmes fut également « la destruction des infrastructures sociales telles que les écoles, les centres de santé, les centres de production et les coopératives de femmes ».

Dans une lettre ouverte adressée au Secrétaire Général des Nations Unies Ban Ki Moon en décembre 2014, l’activiste Aminata Dramane Traoré expliquait quant à elle que les violences contre les femmes africaines prennent aussi leurs racines dans l’ordre international libéral, notamment la mise en œuvre extensive de programmes d’ajustement structurel dans cette région dans les années 1980 et 1990. La crise au Mali serait alors intervenue dans une société « éprouvée par plus de trois décennies de restriction économique qui n’ont engendré que le chômage, la pauvreté de masse, les inégalités, la corruption et l’impunité. »

Des mouvements de femmes se mobilisant pour la paix

«Pour sortir de cette crise, les femmes ont décidé de s’impliquer fortement dans sa résolution. Pour cela, les femmes ont développé plusieurs initiatives pour l’instauration de la paix dans le pays. Pour faire entendre leurs voix, elles ont formé un front commun en mettant en place une structure informelle qu’elles ont appelé « Alliance des femmes pour un Mali Uni » » explique Bintou Founé Samaké Bouaré. Des activités de résistance, de mobilisation et de dénonciation ont ainsi été entreprises, à travers notamment des marches dans la capitale, Bamako, et dans les régions de Kidal, Gao et Tombouctou[4], alors occupées par les groupes armés, et les messages SMS furent utilisés pour créer des groupes d’échanges avec les jeunes de la région de Gao et Kidal.  Des actions de soutien ont été également initiées, notamment auprès des femmes menacées d’être exécutées par les groupes religieux fondamentalistes.

En matière de pacification, l’AFIP s’est attachée à appuyer les femmes de Ménaka[5] en vue de faciliter la cohésion entre celles-ci, malgré différentes perspectives sur l’unité nationale ou la séparation du Nord du pays. Afin d’éradiquer les armes et restaurer la confiance entre les communautés, une formation a été menée dans la région de Gao sur la détention d’armes par les communautés.  

Bintou Founé Samaké Bouaré rappelle qu’un manifeste des femmes du Mali pour la gestion participative d’une sortie de crise qui analysait la situation à travers le prisme du genre, a été élaboré dès 2012, abordant la réponse humanitaire, les violences, la période de transition et d’élection, et notamment la sortie de crise. La même année, une quarantaine de femmes leaders maliennes ont communiqué leurs revendications et recommandations à Jan Eliasson, Vice-Secrétaire général adjoint de l’ONU, et à Michelle Bachelet, à l’époque Directrice-exécutive d’ONU Femmes.  Bintou Founé Samaké Bouaré raconte que « ces recommandations ont eu un écho favorable auprès des partenaires techniques et financiers du Mali et des activités axées sur la prise en compte du genre avaient été programmées suite à celles-ci. Les fonds ont été versés à l'Etat mais peu de temps après les élections présidentielles et législatives de 2013, nous avons été les spectatrices des grands détournements de fonds de la Banque mondiale et du FMI, et les femmes n'ont pas bénéficié des fonds accordés au Mali ».  Fatoumata Maiga souligne également la « difficulté de mobilisation des ressources pour les organisations de femmes depuis l’avènement de la crise politique et sécuritaire, quand bien même elles sont celles sur le terrain.»

Un accord de paix qui ignore les implications de genre et manque de solutions durables

La Plateforme des femmes leaders du Mali  a travaillé depuis le démarrage des négociations à inclure les priorités des femmes du Mali dans l’accord de paix, tout en restituant le contenu de l’accord auprès de centaines de femmes maliennes. Toutes ces initiatives en faveur d’un processus de consolidation de la paix sensible au genre s’accompagnent du plaidoyer des mouvements de femmes au niveau national, régional et international pour « prendre en compte les besoins des femmes dans l’accord d’Alger en reconnaissant les femmes comme des victimes[6], faciliter leur accès à la justice, créer un Fonds d’indemnisation des victimes, rendre fonctionnelle la Commission Vérité, Justice et Réconciliation[7] et faire voter un quota pour l’accès des femmes aux postes de prises de décision », affirme Bintou Founé Samaké Bouaré. Fatoumata Maiga ajoute à ce titre que la justice et la réparation pour les femmes doit s’effectuer de manière égale aux niveaux économique, social et culturel, et que l’instauration d’une paix durable au Mali nécessite la présence des femmes dans tous les mécanismes relatifs.

Malgré ces stratégies et le dynamisme des mouvements de femmes pour la paix au Mali, Bintou Founé Samaké Bouaré  constate que « le processus de négociation de la paix n’est pas sensible au genre. Les femmes ont été faiblement présentes au cours des négociations, ce qui entre en contradiction avec la résolution 1325 du Conseil de sécurité de l’ONU ». Cette résolution, adoptée en 2000, souligne l’importance d’une participation égale des femmes et des hommes dans la consolidation et le maintien de la paix. Successivement depuis 2000, six autres résolutions ont été adoptées par le Conseil de sécurité de l’ONU pour compléter le cadre de la mise en œuvre et du suivi du programme de l’ONU sur les femmes, la paix et la sécurité.

Insensible aux questions de genre, le contenu de l’accord signé par toutes les parties prenantes au conflit le 20 juin, après plus d’un an de négociations, se concentre aussi seulement sur le rétablissement de l’ordre et de sécurité au Nord du pays, à l’heure où la population nécessite de l’Etat qu’il lui fournisse services sociaux, justice et éducation. Cet accord constitue alors une occasion manquée pour l’instauration de solutions durables et « reproduit pour l’essentiel les recettes du passé, en favorisant par exemple une politique de décentralisation et de clientélisme qui n’a jamais apporté la paix. Il propose de renforcer les institutions d’un système politique malade. Les parties maliennes, réticentes à s’engager dans un dialogue direct, héritent d’un texte largement rédigé par la médiation et qui reflète ses intérêts. Celle-ci privilégie la restauration de l’ordre et de la stabilité dans une situation marquée au contraire par l’aspiration des populations du Nord au changement. » rapportait l’International Crisis Group en mai 2015.

Le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté le 29 juin 2015 la résolution 2227, qui renouvelle le mandat de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) jusqu’au 30 juin 2016, pour réorienter ce mandat sur la mise en œuvre de l’accord de paix et la supervision du cessez-le-feu, avec notamment l’envoi de 40 observateurs-rices militaires à cet effet. Alors que le contenu de cette résolution mentionne certains points liés à la violence basée sur le genre, notamment à la violence sexuelle, les mouvements de femmes restent mobilisés pour faire entendre leurs voix dans les priorités du Mali. Fatoumata Maiga conclut, « il est important de prendre en compte les priorités des femmes et des jeunes dans les actions de réinsertion prévues par l’accord de paix dans le Cadre du Désarmement Démobilisation et Réintégration, mais aussi des femmes qui ont accompagné les combattants et celles qui ont animé les mouvements de résistances au côté des jeunes lors de l’occupation, tout en soutenant les acteurs-rices de la paix qui évoluent au niveau communautaire. D’une manière générale, les femmes sont en train de voir comment  élaborer leurs priorités selon les différents axes de l’accord pour élaborer un plan d’action national de la résolution 1325 et des autres résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU sur les femmes, la paix et la sécurité au niveau du Mali ».


[1] Le WILDAF/Mali est un réseau de promotion et de protection des droits des femmes au Mali.
[2] Pour plus d’informations sur le conflit de 2012 au Mali, voir : http://www.lexpress.fr/actualite/monde/afrique/le-mali-vers-la-reconciliation_1100384.html
[3] Les organisations signataires sont la FIDH – Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme, l’AMDH – Association malienne des droits de l’Homme, WILDAF – Femmes Droits Développement en Afrique,
DEME SO - Association DEME SO, l’AJM – Association des juristes maliennes et le Collectif Cri de Cœur.
[4] L’Azawad est un territoire situé au Nord du Mali, couvrant intégralement les trois régions de Kidal, Gao et Tombonctou, qui fait l’objet d’une aspiration à l’autonomie depuis 1960 et fut à l’origine de l’insurrection menée en 2012 par le Mouvement national pour la libération de l'Azawad (MNLA) pour son indépendance.
[5] Ménaka est une ville de la région de Gao au Mali.
[7] Cette commission a été créée en janvier 2014.
Category
Analyses
Source
AWID