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Journal D’AIDS-Free World AIDS-Free World: En Route Vers Une Nouvelle Institution Des Nations Unies Pour Les Femmes

En septembre de cette année, les états membres des Nations Unies ont adopté une résolution visant à la création, dans un avenir proche, d’une nouvelle institution des Nations Unies pour les femmes; cette décision, accompagnée d’une série de réformes sur la gouvernance et le financement, devrait contribuer à renouveler la confiance de l’opinion publique dans le système des Nations Unies. Julia Greenberg, directrice adjointe de AIDS-Free World, nous explique le dessous des cartes de ce mouvement en faveur d’une nouvelle institution pour les femmes et en quoi celle-ci intéresse de près la communauté mondiale de femmes qui vivent avec ou sont affectées du VIH/sida.

L’appel de AIDS-Free World en faveur d’un remaniement total de la réponse des Nations Unies aux droits et aux besoins des femmes remonte à 2005, lorsque Stephen Lewis et Paula Donovan, nos co-directeurs, qui à l’époque dirigeaient l’équipe de travail du bureau de l’envoyé spécial des Nations Unies pour le VIH/sida en Afrique, ont commencé à évoquer le potentiel énorme que présenterait une nouvelle institution pour les femmes dans tous les discours prononcés par Stephen Lewis sur l'incidence effroyable du sida sur les femmes africaines. En 2006, l’égalité de genre a finalement été inscrite au programme du processus de réforme des Nations Unies promu par Kofi Annan, grâce, essentiellement, à l’action de plaidoyer au plus haut niveau de l’équipe de l’envoyé, ainsi qu’à la mobilisation de la communauté et à l’activisme inlassable d’une coalition mondiale de groupes de femmes dans le cadre d’une campagne baptisée la campagne GEAR (Gender Equality Architecture Reform ou Réforme de l’architecture de l’égalité de genre). Les déclarations publiques de l’équipe de l’envoyé spécial quant au caractère profondément inadéquat des programmes pour les femmes des Nations Unies (les budgets annuels combinés de toutes les institutions des Nations Unies concernées par l’égalité de genre représentaient au total 65 millions de dollars américains en 2006, alors que le seul budget de l’Unicef était de 2 milliards de dollars américains), ainsi que l’action intensive de lobby de membres du Groupe de haut niveau chargé par Kofi Annan de recommander une série de réformes sur la « cohérence du système », ont contribué à l’élaboration d’une recommandation concrète de mise en place d’une institution entièrement nouvelle pour les femmes, dotée d’un budget ambitieux et d’une capacité opérationnelle à l’échelon des pays, sous la direction du secrétaire général adjoint.


Depuis la présentation de cette recommandation, le projet de création d’une institution pour les femmes a fait l’objet d’intenses tractations politiques entre les états membres à propos d’autres réformes recommandées par le Groupe de haut niveau dans des domaines tels que la gouvernance et le financement. Il s’agit en effet d’aspects qui présentent une importance cruciale, en particulier pour les pays pauvres du groupe des 77 (G77) qui supportent l’héritage destructeur des conditions qui leur ont été imposées par la banque mondiale et le FMI, notamment les programmes d’ajustement structurel. Bien que nous ne minimisons pas (et ne le ferons jamais) l’impact de cet héritage néfaste, nous nous insurgeons contre l’affirmation de plusieurs pays du G77 selon laquelle la proposition d'une institution pour les femmes constitue en fait une condition qui leur est imposée par les bailleurs de fonds. En outre, nous regrettons le manque de volonté et de leadership du secrétariat qui semble plus préoccupé de conserver des emplois qu’il risquerait de perdre dans la nouvelle structure proposée que de soutenir les valeurs fondamentales de l’égalité consacrée dans la charte des Nations Unies.

Les ambassadeurs et les fonctionnaires des Nations Unies continuent donc de pérorer et la proposition de création d’une institution pour les femmes s’enlise. Et dans ce même laps de temps, nous avons assisté à la violation de centaines de femmes au Kenya durant les violences qui ont suivi le conflit, sans qu’aucune institution des Nations Unies ne réponde à leurs besoins spécifiques, à de longues discussions au sein de l’UNAIDS pour se mettre d’accord sur une orientation cohérente pour les états membres en matière de genre qui ne s’est matérialisée qu’en avril 2008, quelques jours avant que le secrétaire général n’indique que 61% des populations victimes du VIH en Afrique subsaharienne sont des femmes.

En janvier 2008, un nouveau signe d’espérance est apparu lorsque le nouveau secrétaire général, Ban Ki-moon, a nommé deux nouveaux adjoints, Augustine Mahiga, ambassadeur de Tanzanie, et Paul Kavanagh, ambassadeur d’Irlande, qu’il a chargés de ressusciter le processus de cohérence du système et donc, la proposition d’une nouvelle institution pour les femmes. Mahiga et Kavanagh se sont révélés des promoteurs avisés et inlassables de l’agenda de réformes. Ils ont reconnu avoir restreint de façon substantielle la portée des recommandations du Groupe de haut niveau afin de parvenir à un consensus et, dans ce contexte, ont informé l’assemblée générale qu’ils allaient convoquer une série de « consultations informelles » (réunions de l’assemblée générale) sur quatre aspects des recommandations du Groupe de haut niveau. 1) « Unis dans l'action » (programme qui vise à rationaliser les opérations sur le terrain des équipes des Nations Unies dans les pays) ; 2) la gouvernance ; 3) le financement ; et 4) le genre.

UN VOYAGE DE DEUX JOURS ENTRE L’INDE ET LE LIBERIA EN PASSANT PAR PLUSIEURS PAYS

A partir du mois d’avril, Stephen Lewis et moi-même avons entamé, au nom de AIDS-Free World, un voyage dans le monde pour encourager les ambassadeurs des Nations Unies, en particulier ceux du bloc du G77, à se prononcer ouvertement en faveur de la création d'une institution pour les femmes lors des deux consultations informelles sur le genre prévues pour les mois de mai et juin. Nous étions conscients que le seul espoir de parvenir à un consensus au sein de l’assemblée générale est que les pays en développement expriment eux aussi leurs revendications et ajoutent leurs voix à celles des pays donateurs, en particulier des pays d’Europe du Nord, qui ont ouvertement exprimé leur soutien à cette idée.

Une mission des Nations Unies reflète, avec une précision presque troublante, la position et la situation du pays qu’elle représente. Une visite en Inde implique que plusieurs aimables assistants vous conduisent à travers une série de pièces interconnectées, chacune décorée de splendides œuvres d’art et tapis, jusqu’au bureau intérieur de l’ambassadeur. En revanche, les missions des pays les plus pauvres d’Afrique subsaharienne se caractérisent par des ascenseurs et des appareils de climatisation en panne, raison pour laquelle il est souvent nécessaire de grimper quatre ou cinq volées d’escaliers branlants en pierre brune, à des endroits situés, de façon très peu stratégique, à plusieurs rues de distance des N.U.

INDE

Nous avions anticipé une certaine résistance à nos appels de la part de l’Inde, pays qui est fortement représenté à l’Assemblée générale, mais la façon dont s’est déroulée notre visite nous a quelque peu rassurés. Entre deux tasses de thé, Nirupam Sen, ambassadeur brillant et provocateur de l’Inde, nous a assuré qu’il existait un accord presque unanime entre les pays en développement quant à la nécessité de créer une nouvelle institution pour les femmes mais que les politiques doivent être peaufinées. Les principales préoccupations des pays pauvres, a-t-il ajouté, concernent la gouvernance. Le G77 souhaite renforcer les fonctions de financement et d’assistance technique des Nations Unies alors que des pays du Nord comme les Etats-Unis préfèrent que ce pouvoir reste aux mains des institutions de Bretton Woods, à savoir la Banque mondiale et le FMI. Il a démenti que le G77 ait pris l’institution pour les femmes en otage pour négocier d’autres réformes et a affirmé que l’exercice de cohérence du système était quelque chose d’essentiel pour que l’Organisation des Nations Unies réponde de façon pertinente aux besoins de la moitié la plus pauvre de la planète.

LIBERIA

Nous avons été amicalement reçus par l’ambassadeur Milton Nathaniel Barnes, personnalité extrêmement impressionnante et aimable, dont la mission consiste d’un bureau de deux pièces à peine meublées et d’un personnel de trois personnes. L’ambassadeur a été candidat à la présidence, tout comme Ellen Johnson-Sirleaf qui a finalement été élue et l’a nommé pour la représenter à New York. Fier de représenter une nation dirigée par la première femme élue démocratiquement en Afrique, l’ambassadeur nous a signalé que le rôle du Libéria au sein des Nations Unies exigeait d’être à l’avant-garde en matière de genre. Etant donné les contraintes de personnel et du financement de la mission à cette époque de transition à Monrovia, il nous a remercié de lui avoir rappelé la date et l’heure de la consultation sur le genre et nous a assuré qu’il serait heureux de plaider en faveur de l'institution pour les femmes. Nous avons également visité la Jordanie, le Brésil et le Kenya nous avons également pu constater un soutien généralisé à la création d’une institution pour les femmes, même si les complexités de la négociation relative aux nombreuses réformes allaient constituer le principal obstacle à sa matérialisation.

LA PREMIERE CONSULTATION INFORMELLE SUR LE GENRE – 16 MAI 2008

Cet après-midi de mai, j’ai rapidement montré mon badge des Nations Unies (qui ne me permet pas d'avoir accès aux consultations informelles à huis clos) au gardien distrait en poste devant la salle de conférence quatre et j’ai trouvé un siège dans la section réservée aux observateurs. La coprésidence occupée par la Tanzanie a lancé les débats : « Les coprésidents estiment qu’il existe un engagement généralisé vis-à-vis des objectifs et des actions concertés à Beijing en 1995 et réaffirmés à plusieurs reprises depuis lors. C’est pourquoi il est tout à fait logique que le groupe de haut niveau ait cherché à formuler des recommandations qui, à son sens, sont susceptibles de renforcer la capacité des Nations Unies de parvenir à ces objectifs. Ce sentiment peut être résumé en une seule phrase : le genre est le développement. Ceci est également une constante dans toutes nos consultations. L’objectif de parvenir à une cohérence du système tout entier est d’assurer une prestation de meilleure qualité et plus efficace du développement à tous les secteurs de la société qui en ont besoin. » Le départ était prometteur.

Le G77 a ensuite réitéré son objection quand au fait que « les questions de genre ne doivent pas être utilisées à mauvais escient pour introduire de nouvelles conditionnalités à l’aide internationale au développement. » En repassant chaque mot de cette déclaration, j’ai tressaillis à l’utilisation du mot « à mauvais escient », qui implique une réforme de l’architecture de genre peut, dans un scénario déterminé, être utilisée à bon escient.

Au fil du temps (trois heures exactement), je commençais à déprimer car aucun des ambassadeurs africains qui nous avaient signalé leur volonté de plaider en faveur de la création d’une nouvelle institution pour les femmes n’avait pris la parole. D'où mon soulagement quand la Mongolie, l'Albanie et le Bangladesh ont dénoncé de façon énergique les carences des Nations Unies en matière de genre et ont demandé au secrétaire général de présenter une note expliquant comment l’organisation des Nations Unies pourrait honorer ses engagements de manière plus efficace en matière de genre. Le Kazakhstan a été particulièrement clair: « Presque deux ans se sont écoulés depuis le rapport du groupe de haut niveau sur la cohérence du système recommandant la création d’une nouvelle architecture de genre plus susceptible de combler la lacune existant dans le système entre les politiques et la mise en œuvre pratique, en assumant la responsabilité des résultats. La proposition du groupe visant à regrouper les mandats de l’OSAGI, DAW et de l’UNIFEM en une seule entité dirigée par un secrétaire général adjoint qui assumerait l’entière responsabilité de la planification stratégique, ainsi que des fonctions réglementaires et opérationnelles est restée lettre morte. Et ce, alors que l’un des problèmes les plus alarmants qui touche 50% de la population mondiale échappe encore à l’action du secrétariat. A cet égard, ma délégation souhaite demander au secrétaire général de mener à bien les négociations avec les états membres quant à la structure et aux méthodes de travail de l’institution de genre qui jouerait un rôle déterminant pour aider les gouvernements à parvenir à l’égalité de genre dans le monde entier, et de commencer à faire fonctionner cette instance. »

Les coprésidents ont mis fin à la réunion en demandant au secrétaire général d’accueillir favorablement les demandes formulées par les états membres de présenter un rapport sur l’action des Nations Unies en matière de genre, afin de le soumettre à l’examen des états membres dans un délai d’un mois. Il est intéressant de remarquer que personne n’a critiqué le fait que le genre allait faire l’objet de deux consultations, alors que le financement et la gouvernance allaient être abordés dans une seule session pour chaque thème. Nous espérions que notre pouvoir de persuasion allait pousser les ambassadeurs africains à suggérer qu’une nouvelle institution pour les femmes était l’instance indiquée pour résoudre les carences signalées dans le document du secrétaire général. Nous avons donc décidé d’attendre la publication du rapport et de programmer une nouvelle série de réunions avec les ambassadeurs.

DU RWANDA À LA ZAMBIE: LES AMBASSADEURS AFRICAINS PRENNENT L’INITIATIVE – 2 JUIN 2008

Rwanda

Dès le début de notre réunion avec Son Excellence M. Joseph Nsengimana, il est apparu que le débat sur l’institution consacrée aux femmes prenait le bon chemin. Des gouvernements comme celui du Rwanda, qui affiche des chiffres impressionnants en matière d'égalité de genre (le Rwanda a plus de femmes parlementaires que n'importe quel autre pays au monde), voient la future institution de femmes comme l’occasion de renforcer leur présence et leur influence au sein du système des Nations Unies. L’ambassadeur s’est montré si confiant dans la création de cette institution de femmes qu’il a déjà présenté des curriculums vitae d'excellentes candidates rwandaises aux postes les plus élevés de la nouvelle structure.

Zambie

Notre visite nous a permis de constater une position similaire de la part de la Namibie et du Lesotho et a été parachevée par une réunion avec l’ambassadeur Lazarous Kapambwe. Il a finalement affirmé avoir demandé la « création de l’unité » bien avant que ne commence le processus de cohérence du système et nous a suggéré d’exercer une pression sur plusieurs pays clés disposés à faire de l’institution des femmes la « question phare » de la prochaine session de l’assemblée générale.

LA DEUXIEME CONSULTATION INFORMELLE SUR LE GENRE – 16 JUIN 2008

Le rapport sur l’état des activités des Nations Unies en matière de genre a été présenté par le secrétaire général adjoint le 5 juin ; ce rapport rend compte en détail des carences en matière de coordination et de cohérence, d’autorité et de positionnement, de responsabilité et de ressources. Le rapport a été couronné de succès et a servi de base aux revendications de réforme auxquelles les états membres ont cette fois adhéré avec enthousiasme.

Du Liberia: « L’égalité de genre et l’autonomisation des femmes sont les piliers de la quête en faveur de la paix, de la stabilité et de la prospérité économique. Les droits des femmes à l’autonomie… constituent la cheville ouvrière qui supporte la structure d’un État effectif… Nous sommes, de toute évidence, dans l’obligation morale et philosophique de créer de nouveaux mécanismes pour l’égalité de genre et l'autonomisation des femmes. »

Du Rwanda: « Il est dans l’intérêt de tous de renforcer la capacité de l’efficacité de l’action des Nations Unies pour promouvoir l’autonomisation des femmes et l’égalité de genre à l’échelon des pays à titre prioritaire avant que ne s’achève la 62e session [de l’Assemblée générale en septembre prochain].»

Du Bénin: « Nous sommes conscients que beaucoup reste encore à faire dans la promotion des droits des femmes. L’Organisation des Nations Unies doit renforcer sa capacité de contribuer à la recherche de solutions. Il faut que l’aide soit prêtée de façon plus efficace et qu’une pression plus intense et plus soutenue soit exercée sur les états pour alléger le joug des traditions qui pèse sur les femmes. Nous devons agir sans précipitation pour mettre en place l’instance proposée. Les femmes doivent, au plus tôt, prendre la place qui est la leur dans la vie des nations, ainsi que dans le cadre de la réalisation des objectifs du millénaire pour le développement. »

Dans la foulée de cette observation, le coprésident de la Tanzanie a conclu de la manière suivante: « Les membres ont exprimé clairement et résolument le souhait qu’il soit porté remède aux carences manifestes du système des Nations Unies dans le domaine de l’égalité de genre et de l’autonomisation des femmes. Il est possible de discerner une tendance nette et généralisée en ce sens. Les coprésidents estiment donc, à la lumière de ce qui précède, être en mesure de demander au secrétaire général la présentation d’un deuxième rapport, pour la mi-juillet, axé sur l’aspect institutionnel du genre. Il est suggéré au secrétaire général de présenter, de manière non normative, un éventail d’options susceptibles d’aider l’Organisation des Nations Unies à améliorer son action en matière d’égalité de genre et d’autonomisation des femmes.

La donne est donc modifiée. Nous en sommes maintenant aux choses sérieuses, à savoir une véritable structure de l’institution pour les femmes. Nous avons voulu comprendre pourquoi une institution réticente, dominée par les hommes, avait si soudainement changé de position en matière de réforme de l’architecture de genre. Nous avons posé la question à l’ambassadeur de Chine.

DE LA CHINE À LA TANZANIE: L’INSTITUTION POUR LES FEMMES DEVIENT UN THÈME ATTRAYANT ¬– 9 JUILLET

Chine: Nous apprécions le fait que l’ambassadeur Liu Zhenmin ait accepté de nous rencontrer le jour même où le conseil de sécurité devait aborder d’importantes questions telles que la proposition d’appliquer des sanctions au gouvernement zimbabwéen après les élections frauduleuses du mois dernier (proposition à laquelle il allait opposer son veto). Compte tenu de la déclaration de la Chine lors de la consultation informelle sur le genre du 16 juin, nous n’espérions pas une adhésion ouverte à la réforme du genre : « La Chine estime que le renforcement des institutions existantes et du groupe de travail interinstitutions sur le genre et l’autonomisation des femmes doit être considéré comme une option. Rien ne prouve qu’une nouvelle institution pourra résoudre ces problèmes.»

Installés sur les divans en cuir blanc du salon indonésien, et entourés de groupes d’ambassadeurs en pleines délibérations diplomatiques, nous avons demandé à l’ambassadeur pourquoi cette tendance favorable soudaine à la création d’une institution pour les femmes parmi les états membres? Sa réponse a été simple et précise. De toutes les réformes soumises au débat par les coprésidences, à savoir l’Irlande et la Tanzanie, la proposition d’une institution consacrée aux femmes est «la plus facile à promouvoir. » Et d'expliquer, de façon assez prémonitoire, que les principaux obstacles à cette création ne viendraient pas des gouvernements mais bien des organismes existants qui s’occupent des questions de genre: « Chacun veut sa part du gâteau dans la nouvelle structure. »

Bien que son analyse n'implique pas un soutien ouvert de la Chine, elle a confirmé nos soupçons quand au fait que même les voix les plus puissantes et parfois obstinées des états membres sont arrivées à la conclusion qu’il est peu probable que l’assemblée générale abandonne l’idée de cette réforme. Il serait « plus facile » de résoudre la question de l’institution consacrée aux femmes que celles qui concernent le financement ou la gouvernance. Une décision à propos de cette réforme unique aurait au moins le mérite de démontrer un minimum de progrès dans le processus de cohérence du système.

Tanzanie: Les progrès accomplis sur la voie de l’institution consacrée aux femmes ont été particulièrement notables durant la réunion que nous avons tenue avec son excellence M. Augustine Mahiga, ambassadeur et coprésident pour la Tanzanie. Il nous a fait part ouvertement de la stratégie complexe, avisée et exhaustive mise en œuvre par lui-même et par l’ambassadeur Kavanagh d’Irlande pour encourager l’engagement constructif des états membres dans le processus de cohérence du système, en particulier en ce qui concerne le genre. Durant la réunion, qui s’est prolongée pendant 90 minutes, il a signalé les principaux points suivants.

Ils sont tous deux conscients du fait que le soutien à la création d’une institution pour les femmes doit venir du bas vers le haut. Ils se sont rendus dans plusieurs pays en développement et ont pu communiquer aux états membres encore réticents que les gouvernements commençaient à perdre patience face au manque d'enthousiasme des Nations Unies dans la promotion des politiques de genre. C’est précisément durant ces visites sur le terrain qu’ils ont entendu la phrase « les questions de genre sont des questions de développement. » Il a estimé que cette phrase pourrait avoir un retentissement et un attrait durables, compte tenu des préoccupations des états membres vis-à-vis du renforcement des fonctions de développement des Nations Unies.

Les coprésidents ont également reconnu que, s’il est acceptable que les questions de genre soient des questions de développement, il n'est pas du tout acceptable que les questions de genre deviennent un cheval de Troie pour les questions des droits humains. Les recommandations du Groupe de haut niveau en matière de droits humains auraient presque été considérées comme des conditionnalités par les états membres ; c’est pourquoi les coprésidents ont tranquillement décidé de les laisser en dehors de la discussion, en faisant remarquer que le Conseil des droits de l’homme à Genève est l’instance appropriée pour l’examen de ce type de sujet. Selon Mahiga, il a pu sentir un « soupir de soulagement collectif » de la part des états membres.

A la fin de notre réunion, il formula la déclaration suivante: « Les ressources acheminées par l’intermédiaire des Nations Unies aux fins des activités de développement sont en diminution mais le pouvoir de convocation de cette organisation est unique et son effet de levier ne peut que s’accroître si elle s’avère efficiente, efficace et fiable. » Nous répondons à cela en glissant: « AIDS-Free World peut déduire de ce que vous venez de dire que les Nations Unies ont besoin des femmes. »

« C’est le moins qu’on puisse dire » répondit-il, reprenant les opinions émises en chœur par de nombreux ambassadeurs africains soudainement transformés en champions de la cause des femmes du monde du Rwanda à la Zambie: « Là où il y a des femmes, là se trouve le salut. Nous privons le monde de la moitié de sa richesse. » Nous n'aurions pas pu mieux le dire.

D’AOÛT À SEPTEMBRE: UN MOMENT DÉCISIF?

Juste avant la 62e assemblée générale, le secrétaire général adjoint a publié ce qui a été appelé le « rapport sur les options » par la communauté des ONG avec laquelle nous travaillons pour promouvoir la création de l’institution pour les femmes ; ce rapport présente un éventail de structures possibles pour cette nouvelle institution des Nations Unies pour les femmes. Les options suggérées sont notamment les suivantes: 1) maintenir le statu quo; 2) combiner simplement les institutions existantes actuellement fragmentées; 3) créer une nouvelle organisation hybride qui conjuguerait les fonctions réglementaires et opérationnelles; et 4) un fonds ou un programme autonome.

Après la publication du rapport en juillet, les états membres ont pris la décision notable de se retrouver dans trois mois pour une nouvelle discussion sur l’égalité du genre et l’autonomisation des femmes et ont demandé au secrétaire général adjoint d’étoffer un peu les options présentées, notamment celle qui concerne l’entité hybride. Deux mois plus tard, les états membres ont adopté à l’unanimité une résolution visant à ce qu’ « une action de fond » soit adoptée à la prochaine réunion à propos de l’institution consacrée aux femmes.

IMPORTANCE DE LA CRÉATION D’UNE NOUVELLE INSTITUTION DE FEMMES POUR LE MOUVEMENT DU SIDA

S’il existe un mouvement qui sait comment mobiliser les communautés pour demander à la communauté internationale de créer des institutions qui répondent à ces besoins et offrent l’expertise voulue, c’est précisément le mouvement sur le sida. UNAIDS est l’un des rares organismes des Nations Unies dont la structure de gouvernance inclut comme membre permanent de son conseil des ONG et des victimes du sida. Si ce n'était pour l'activité inlassable des activistes du sida à la fin des années 1990 jusqu'au début des années 2000, le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme n’existerait pas et ne serait certainement pas doté des mécanismes innovateurs de participation civile qui contribuent aujourd’hui à orienter ses politiques et son action.

Cependant, tout n’est pas rose dans ces institutions. Malgré la participation de la société civile au sein de UNAIDS et du Fonds mondial, la réponse de la communauté internationale face à l’impact du VIH/sida sur les femmes ne peut être qualifiée que d’échec. Les statistiques sont parlantes: 61% des victimes du sida en Afrique subsaharienne sont des femmes; le sida est la principale cause de mortalité parmi les femmes noires des Etats-Unis âgées de 25 à 34 ans; 34% seulement des femmes dans le monde ont accès à une thérapie simple susceptible de prévenir la transmission du virus à leurs enfants, l'objectif mondial fixé en 2001 étant de 80%. Il n’existe pratiquement pas de données sur les rapports entre l’infection par le VIH et la violence sexiste dans le cadre de conflits. Le peu que nous savons est déjà terrifiant. Par exemple, selon les rapports de UNAIDS, le taux de prévalence du VIH en République démocratique du Congo varie entre 1,7% et 7,6% selon la région et pourrait atteindre 20% parmi les femmes qui ont été violées dans la zone déchirée par le conflit à l’est du pays.

Les femmes qui travaillent au niveau communautaire pour faire face aux effets catastrophiques du sida savent instinctivement que la vulnérabilité des femmes commence à la naissance et continue lorsque le jeune garçon est le premier à recevoir l’argent pour aller à l’école alors que les fillettes sont circoncises et mariées de façon précoce, lorsque la violence domestique sévit et lorsque que les jeunes filles sont engagées dans les combats comme combattantes et comme esclaves sexuelles. C’est pourquoi les programmes sur le sida dirigés par des femmes dans le monde entier n’abordent pas seulement le thème de la prévention et des soins mais aussi une formation en ce qui concerne les droits humains, la protection des droits à l’héritage et à la propriété, ainsi qu’un plaidoyer en faveur de l’abolition des frais de scolarité déguisés. Et pourtant ces programmes efficaces et innovateurs doivent constamment lutter pour être reconnus et financés.

Une institution de femmes dotée de ressources significatives et des dirigeants visionnaires pourrait apporter un soutien à ce type de programmes et combler d’autres lacunes profondes de la réponse des Nations Unies face au sida. Nous n’en citerons que quelques-unes: il n’existe aucune institution qui représente les questions des femmes parmi les organisations qui co-parrainent l’UNAIDS (l’UNIFEM fait rapport au PNUD et n’est donc pas directement représenté); l’Unicef présente comme un succès le fait que 34% des femmes dans le monde ont accès à la thérapie de transmission verticale dont elles ont besoin, mais passe sous silence le fait que ces mêmes femmes rencontrent d’énormes difficultés pour avoir accès au traitement de leur propre maladie. A l’heure actuelle, en cas de conflit, les experts en genre sont évacués comme « personnels non essentiels » ; la prévention du viol et le traitement postérieur à un viol (y compris le traitement prophylactique postérieur à l’exposition) sont rarement inclus dans le cadre de l’intervention d’urgence.

Peut-être serait-ce trop demander aux femmes, qui assument déjà héroïquement la part du lion dans le fardeau qu’implique la lutte contre le sida, de consacrer une petite partie de ce qui leur reste d’énergie pour exiger un rôle au sein d'une nouvelle institution des Nations Unies pour les femmes; mais si elles se décident à le faire, l’organisation des Nations Unies en sera infiniment plus forte.

LES MOIS À VENIR

Contrairement à beaucoup d’ambassadeurs avec lesquels nous nous sommes entretenus, il est évident que AIDS-Free World n’appuie pas cette proposition spécifique de réforme des Nations Unies uniquement parce qu’elle est plus susceptible d’arriver à bon terme. Nous considérons naturellement que les droits des femmes sont des droits humains et que les droits humains doivent être au centre de toute réforme des Nations Unies. Mais nous préférons largement le langage actuel des états membres qui définissent l’égalité de genre comme un impératif moral et éthique au langage de la conditionnalité imposée par les bailleurs de fonds. Nous déploierons nos meilleurs efforts pour qu’ils restent cohérents vis-à-vis de leurs déclarations.

Si, lors de la 63e session de l’assemblée générale, prévue pour la fin 2009, la proposition de création d’une institution pour les femmes s’enlise à nouveau, AIDS-Free World et nos alliés dans le mouvement des femmes et du sida remettront publiquement en question la crédibilité des Nations Unies de parler au nom des femmes. Si la proposition est approuvée, notre travail ne fera que réellement commencer. Le moment est venu de démontrer à l’honorable coprésident de la Tanzanie qu’effectivement, là où sont les femmes, là se trouve réellement le salut des Nations Unies.

Restons attentives.

 

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Julia Greenberg est directrice adjointe de AIDS-Free World.

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