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Activisme, Afrique, Téléphones Mobiles Et Femmes

DOSSIER DU VENDREDI: SMS Uprising : Mobile Activism in Africa, que l’on pourrait traduire par «La révolution des SMS : l’activisme mobile en Afrique» est un livre qui s’interroge sur l’utilisation de la téléphonie mobile aux fins de l’activisme en Afrique. Les femmes africaines ont-elles recours à cette technologie pour la promotion des droits des femmes? Dans le cadre d’un entretien avec l’AWID, l’éditrice du livre, Sokari Ekine, nous confie son opinion à ce sujet.

Par Kathambi Kinoti

AWID : Vous êtes une activiste de la justice sociale et l’un de vos sites d’activisme est la blogosphère. Quelle est la lacune comblée par l’activisme via SMS que les blogs ou les réseaux sociaux ne parviennent pas à couvrir?

SOKARI EKINE : Je ne pense pas que l’activisme via SMS vienne combler une lacune quelconque des blogs ou des réseaux sociaux. Tous ces types d’activisme sont utilisés de manières diverses et complémentaires. Du fait que les téléphones mobiles sont plus accessibles que l’Internet, des millions d’africains peuvent aujourd’hui produire et échanger des informations d’une manière sans précédent. Certaines informations produites peuvent être transférées vers l’Internet ou les blogs, mais le principal avantage de la téléphonie mobile est qu’elle permet aux personnes de communiquer quelque soient les raisons.

AWID : Le titre du livre est “SMS Uprising” et celui-ci comprend des exemples de citoyens qui ont défié de manière formidable la répression exercée par leurs États, ou de personnes qui dénoncent la corruption et les violations aux droits humains, etc. Les femmes ont-elles accès aux technologies et les utilisent-elles de manière semblable aux hommes? Considérez-vous que l’utilisation par les femmes de la technologie de la téléphonie mobile soit une révolution?

SE : Bien évidemment, les hommes et les femmes utilisent les téléphones mobiles de manière semblable, au titre de simples instruments de communication et d’organisation. Cependant, les femmes sont confrontées à des obstacles dans l’utilisation de ces technologies : les femmes, en particulier celles qui vivent en zone rurale, sont plus pauvres et par conséquent ne sont pas en mesure d’acheter un téléphone ou du crédit. L’analphabétisme est un autre obstacle qui touche davantage les femmes que les hommes.

Les femmes ont souvent un accès limité à la technologie mobile y compris lorsque, comme c’est souvent le cas, il existe un téléphone «du ménage» qui appartient au chef de famille et est contrôlé par celui-ci. Cependant, divers projets ont démontré que les femmes agricultrices rurales utilisent leurs téléphones de manière considérable et responsable dans le cadre du travail.

Concernant le fait de considérer l’utilisation de la technologie mobile par les femmes comme une révolution, je ne suis pas d’accord, ce n’est pas le terme que j’utiliserais. D’ailleurs, je suis de plus en plus confrontée à l’utilisation de ce terme dans les débats sur l’activisme via la téléphonie mobile en Afrique. Certes, un nombre croissant de femmes utilisent des mobiles, mais de plus en plus de personnes les utilisent pour un nombre croissant d’activités. Dans toute l’Afrique, les mobiles sont principalement utilisés pour communiquer, tout simplement.

AWID : Dans l’introduction du livre, vous écrivez : «Il ne fait aucun doute que la technologie mobile et l’Internet sont en train de démocratiser le changement social dans les communautés de toute l’Afrique. Nous devons cependant également reconnaître que la technologie a la capacité de concentrer le pouvoir et pourrait donc être utilisée pour renforcer les relations de pouvoir existantes». D’une manière générale, comment les femmes contournent-elles les structures de pouvoir patriarcal et de quelle façon les relations de pouvoir existantes sont-elles renforcées?

SE : L’usage et l’application que nous faisons de la technologie dépend des actions que nous menons en vue de promouvoir le changement social. La technologie en elle-même n’est pas en mesure de provoquer un changement social car ce sont les personnes qui suscitent ce changement.

Comme je l’ai mentionné précédemment, l’accès (ou l’absence d’accès) à un téléphone dépend, pour de nombreuses femmes, de leur situation économique et des relations de pouvoir existantes. Beaucoup de femmes ont de grandes difficultés à acheter un téléphone mobile ou du crédit, et demander l’autorisation pour pouvoir utiliser un téléphone partagé n’est pas du tout une expérience qui renforce l’autonomisation. Les hommes, dans l’ensemble, présentent des niveaux plus élevés d’alphabétisation et également de maîtrise des langues dominantes dans la communication mobile. Nous devons également être conscients du fait que la technologie en elle-même contient des mécanismes de contrôle intégrés, en particulier au regard du nombre croissant de gouvernements favorables à une législation rendant obligatoire l’enregistrement des propriétaires de cartes SIM. La grande disponibilité de données téléphoniques, que ce soit pour le contrôle de la population ou à des fins publicitaires, est très inquiétante. Au Nigeria, par exemple, tous les réseaux de téléphonie mobile bombardent en permanence leurs clients de publicités de produits et services, pouvant conduire à une hausse du consumérisme.

D’autre part, le fait que les femmes puissent disposer d’un mobile, propre ou partagé, leur a permis de mobiliser et d’échanger des informations de nouvelles manières. L’accès à l’information peut conduire au changement social. Une femme agricultrice qui utilise le téléphone afin de se renseigner sur les prix des produits sur les marchés locaux peut alors vendre ses produits sans avoir recours à un intermédiaire. Ainsi, son autonomie augmente et sa situation économique s’améliore. D’une manière plus générale, l’accès des femmes à la téléphonie mobile est une question d’indépendance. Il s’agit de leur marge de liberté pour organiser leurs vies au quotidien sans avoir à dépendre de qui que ce soit.
Les téléphones mobiles ont également servi à mobiliser les femmes dans les zones rurales, souvent très peu de temps à l’avance, et de diffuser des informations sur la violence domestique, les droits fonciers ainsi que sur d’autres questions liées aux droits des femmes.

AWID : Dans le livre, vous insistez sur la nécessité pour la technologie de se centrer sur la connaissance locale. De quelle manière la connaissance des femmes a t-elle été analysée dans le cadre de l’utilisation de la technologie de la téléphonie mobile, et existe-t-il, d’après vous, des lacunes dans la façon dont cette connaissance est analysée?

SE : Il existe de nombreux projets en Afrique orientale et australe auxquels les femmes ont directement participé. Le livre présente l’exemple d’un projet de dénonciation de la violence domestique en Afrique australe qui n’a pas fonctionné parce que les femmes n’avaient pas été consultées. Les communautés doivent être invitées à participer directement et hommes et femmes doivent être inclus puisque les femmes ne travaillent pas isolément dans la plupart des communautés africaines. WOUGNET de l’Ouganda a remporté de grands succès en matière de projets participatifs ciblant les femmes des zones rurales et urbaines.

Il existe des écarts énormes en ce qui concerne l’utilisation du téléphone mobile par les femmes, une tendance plus marquée dans certains pays que dans d’autres. Il existe également des différences considérables entre le nombre d’utilisatrices du téléphone comme instrument pour le changement social, et le nombre de femmes qui l’utilisent comme simple outil de communication.

AWID : Dans quelles circonstances devons-nous célébrer la technologie de la téléphonie mobile et quand devons-nous faire preuve de prudence à son égard?

SE : En tant qu’outil de communication, la technologie de la téléphonie mobile s’est avérée très libératrice pour la population pauvre et les communautés rurales, qui ont ainsi pu accéder à l’information et à la communication à un niveau sans précédent. Cette technologie a suscité de profonds changements en matière de prestation de services, notamment dans les domaines de la santé et de l’éducation.

On observe une forte dose de matraquage publicitaire de la part des technophiles et de l’industrie du développement en ce qui concerne la diversité des projets liés à la technologie mobile. Les téléphones mobiles sont présentés comme le moteur principal du changement social et politique, ce qui n’est pas entièrement vrai. Comme je le signalais précédemment, la technologie n’est pas responsable du changement, ce sont les personnes qui le suscitent.

Il est nécessaire d’évaluer les projets d’une manière plus critique afin de pouvoir déterminer leur impact réel. Je rencontre souvent des personnes qui ont essayé d’appliquer la téléphonie mobile dans un but précis et terminent frustrées par les coûts, la faible infrastructure ou le manque de connaissance technologique auxquels elles sont confrontées. Je pense qu’une bonne partie des personnes qui se consacrent au développement des technologies travaillent de manière isolée du point de vue social et politique et n’ont pas le recul nécessaire pour apprécier la situation dans son ensemble.

AWID : Ken Banks, dans le chapitre consacré au débat sur l’autonomisation d’une majorité ou d’une minorité par l’activisme mobile, s’interroge de la manière suivante : «Si les mobiles ont réellement les qualités révolutionnaires et d’autonomisation qu’on leur prête, avons-nous alors la responsabilité morale, au sein du collectif TIC et développement (TIC-D), de favoriser la cristallisation de ce potentiel?» La technologie mobile n’est-elle pas principalement dominée par les fabricants de téléphones et les fournisseurs de services mobiles? Les activistes de la justice sociale se retrouvent-ils simplement à la merci des forces du marché?

SE : La réponse à toutes ces questions est «oui, à des degrés divers». Les coûts relatifs qui sont liés à l’utilisation d’un téléphone portable dans l’hémisphère sud sont élevés en comparaison avec l’hémisphère nord, et j’ai souvent le sentiment que l’Afrique se retrouve à subventionner les tarifs européens.

Les fabricants de téléphones mobiles sont constamment en train d’élargir leur marché, notamment celui des jeunes des zones urbaines. Cependant, les téléphones plus économiques qui ont moins d’applications marchent tout aussi bien pour communiquer, et si l’on ne se laisse pas influencer par le consumérisme et l’aspect esthétique, ces téléphones économiques font parfaitement l’affaire. Nous devenons de plus en plus dépendants de nos téléphones mobiles, pas seulement pour la communication, mais également comme outil de divertissement et de documentation. Je pense que cette dépendance est fabuleuse pour les fabricants et les fournisseurs de services, mais certainement pas pour les consommateurs.

Je dois convenir que les téléphones mobiles sont une source d’autonomisation pour une minorité, mais je m’inquiète de constater qu’une brèche digitale continentale est en train de se creuser entre ceux qui ont accès à la technologie et au financement de projets, et ceux qui n’y ont pas accès. Certaines régions d’Afrique sont «riches en financement aux fins du développement» et d’autres zones moins avantagées manquent cruellement d’argent. Les personnes derrière cette brèche ont à l’évidence une responsabilité morale dans cette affaire.

AWID : Dans le livre, Redante Asuncion-Reed analyse la campagne de sms de Fahamu visant à promouvoir la ratification du Protocole de Maputo par les États africains. En s’embarquant dans cette campagne, Fahamu s’est éloigné des modèles d’élaboration et d’évaluation de projets qui prédominent dans la communauté du développement. Son directeur exécutif, Firoze Manji, signale : «Nous n’avions aucune idée de ce qui se passerait ou des réactions possibles… C’était une idée tellement folle que nous nous sommes dits que, même si ça ne marchait pas, nous pourrions toujours en tirer des leçons». La technologie de la téléphonie mobile permet-elle l’expérimentation et dans quelle mesure les activistes de la justice sociale sont-ils limités par les théories existantes sur le changement et les normes établies pour agir dans le secteur du développement?

SE : Je pense que le téléphone mobile est absolument propice à l’expérimentation. La question qui se pose, comme le montre l’expérience de Fahamu, est comment nous pouvons mesurer ce succès. Nous devons être en mesure de prendre des risques sans craindre un échec. Une idée qui ne marche pas n’est pas un échec, cela veut juste dire que nous n’avons pas su tirer les leçons de nos erreurs.

Je ne pense pas que les activistes de la justice sociale qui utilisent les nouvelles technologies se sentent limités par les théories existantes. Au contraire, ils sont généralement ouverts aux nouvelles idées et innovations. En d’autres termes, le fait de ne pas croire à l’échec est l’une des raisons du succès du téléphone mobile comme outil d’activisme et de promotion.

AWID : Que prévoyez-vous ou qu’espérez-vous dans les prochaines années en matière d’activisme via la téléphonie mobile, ainsi que d’autres formes d’activisme de la justice sociale qui utilisent les nouvelles technologies?

SE : Le premier changement que je souhaiterais voir est le comblement de la brèche digitale continentale. En deuxième lieu, je souhaiterais voir une évaluation bien plus critique des projets existants en vue de les améliorer et de les utiliser comme modèles ailleurs. En d’autres termes : moins de matraquage publicitaire et plus de réalité.

L’une des barrières à l’utilisation de la technologie de la téléphonie mobile, notamment pour les défenseurs des droits humains, est leur manque de temps pour apprendre à utiliser ces technologies et les appliquer. Je souhaiterais voir plus d’efforts en appui des défenseurs des droits humains et de leur travail de fond.

D’une manière générale, l’utilisation de la téléphonie mobile au profit de l’activisme de la justice sociale a énormément progressé. Cependant, il reste encore beaucoup à faire avant de pouvoir dire qu’il existe effectivement une révolution. En fait, je regrette un peu d’avoir utilisé ce mot car après les recherches menées pour le livre, j’ai réalisé que ce mot n’était pas celui qu’il fallait utiliser.


Sokari Ekine blogge sur Black Looks.

SMS Uprising: Mobile Activism in Africa est en vente sur le site de Fahamu.

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Note: Cet article fait partie de la série hebdomadaire des « Dossier de Vendredi (Friday File en anglais) », de l’AWID qui explore des thèmes et évènements importants à partir de la perspective des droits des femmes. Si vous souhaitez recevoir la lettre d’information hebdomadaire « Dossier du Vendredi », cliquez ici.

Cet article a été traduit de l’anglais par Monique Zachary.

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